La Défense
Paul | 6 octobre 2008Droit dans ton uniforme, Toi l’automate, tu sors de sous terre.
Tu marches au pas, en silence. Au rythme des talons qui claquent sur le parvis.
Les plis du pantalon bien parallèles, la tête dans les épaules, le regard à terre.
Comme pour ne pas voir ces tours qui te dominent.
Comme pour nier cette verticalité imposante, et prolonger ta translation horizontale.
Comme pour échapper au regard d’un supérieur, déjà à sa fenêtre.
Te confondre dans la masse. Ton pas dans le pas de l’autre.
Un point noir parmi tous ces points noirs.
Surtout suivre la colonie. Surtout ne pas enrayer cette mécanique bien huilée.
Suivre ces lignes droites, qui rayent le parvis et relient chacune des tours à la bouche de métro. Cette bouche qui crache ces travailleurs tous les matins, pour les ravaler le soir.
Tu arrives à ta tour. Défense d’entrer. Vérification des papiers.
Sur le quai du rez-de-chaussée, tu attends ton wagon. 32e étage. C’est ta station.
Tu prends ton poste. Mais comprends bien qu’il n’est pas le tien. Juste mis à disposition, pour pouvoir extraire la moelle de tes cellules, comme le jus d’un citron, sur son presse-agrumes.
D’ailleurs pressé, tu l’es. T’es même en retard. Je sais, t’étais pourtant dans le flot de ta colonie. Peut-être alors que vous êtes tous en retard…
Te voilà donc installé dans ta tour d’ivoire. L’Ivoire de la Défense. Celui qui fait ces tours qui brillent et réfléchissent, toi qui voudrais briller sans réfléchir…
Y voir plus clair. De là-haut, c’est sur, tu domines. Tu prends de la hauteur.
Mais c’est sans compter cette masse nébuleuse extérieure qui rend aveugle.
Qui coupe du monde mais fait croire que…
Le gris a tout rempli. Du sol au plafond. De tes cellules, à ton teint. Assorti à ton costume.
Le risque de monter, c’est de retomber. D’un coup.
Te casser les dents sur la dalle; tes jeunes dents de requin.
Apprends à vivre sur terre, et non dans les grands airs.
Moi le matin, je ne suis pas craché de la même bouche.
Comme un saumon je remonte le flot à contre-courant esquivant les requins à contre sens.
Je regarde tous ces gens, je me dis que non. Je ne dois pas être pareil.
Le temps de me mettre à rêver sur ce que je suis alors, et me voila devant mon poste.
Je suis en retard, et je ne peux plus fuir le regard de mon supérieur.
Je suis déjà gris, et patiemment j’exécute tout ce qu’il me dit.






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L/