Au camp
Paul | 10 mars 2009Chaque matin, je le vois. Au loin, qui flotte dans le vent. Une tache blanche effilochée et fragile.
Ce chiffon accroché au grillage, comme un symbole de liberté, qui vient narguer nos gardes.
Je sais que c’est elle qui, chaque jour à l’aube, revient serrer son maigre nœud, pour maintenir un peu d’espoir dans nos âmes.
Dans mon âme.
Je sais qu’elle sait, que tous les jours, à la première heure, mes yeux scrutent les barbelés du camp des femmes, à la recherche de ses cheveux, de son visage, de son regard. Et que chaque jour ils finissent par se raccrocher à ce chiffon, acceptant ce message, envoyé avec amour par cette femme devenue invisible.
Il peut paraitre bien maigre et fragile, grisé par cet univers triste et sordide, mais ce bout de tissu misérable suffit à réchauffer mon cœur. Fatigué, usé jusqu’au bout, mais luttant constamment, pour tenir, résister, et qui sait un jour, réussir à s’arracher et s’envoler dans les airs.
Cette femme qui le premier jour, m’a maintenu par les épaules quand je devais défiler devant ces bourreaux, qui de ses maigres bras, m’a sauvé du pire, et de son regard, allumé d’une force vive, m’a fait comprendre que je ne pouvais m’arrêter là. Chaque pas de plus était une victoire sur eux. Tous les jours, ce chiffon blanc me le rappelle. Et tous les jours, je trouve la force de continuer. Il me le rappelle. Ma vie ne peut m’être arrachée dans ce camp. Pas ici. Pas aujourd’hui.
Ce matin, frayeur, je ne vois rien. Mes yeux s’appliquent tant qu’ils peuvent pour parcourir chaque cm2 du grillage du camp des femmes. Mais en vain. Rien que la brume grise, et cette odeur macabre, si épaisse que devenue visible. Rien que le froid du barbelé métallique. Les baraquements sans vie, et ce vent qui siffle, seul bruit du vide.
Ils ferment le camp. C’est aujourd’hui la fin. C’est mon heure. C’est fini.






Très beau texte, émouvant …Je viens de terminer la lecture de Maus de Spiegelman sur les camps de la mort, et je tombe par hasard sur votre texte …
Merci pour Paul, Valérie.
Excellent choix de bd, Maus est véritablement un chef d’oeuvre.
L/