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Thème 19 – Il était une fois dans l’ouest – ElisaB

Amilibriste | 24 avril 2011

Il était une fois dans l’ouest

Un homme en imperméable arrive sur le perron. Il jette un regard derrière lui vers la longue allée et le grand parc qui entoure les bâtiments, et pousse la porte d’entrée avec l’émotion des souvenirs douloureux. Il entre, tourne à gauche et longe un grand couloir jusqu’à atteindre l’aile ouest. Au milieu, il prend un escalier montant sur sa droite et s’arrête au deuxième étage. Il hésite un instant, cherche des yeux un nom sur une porte, s’approche de l’une d’elle et frappe trois coups rapides et nerveux.
- Entrez, dit une voix étouffée.
Il pousse la porte. Une femme aux cheveux mi-longs, bruns et légèrement ondulés est installée derrière un bureau. Elle porte des lunettes rectangulaires. Ils échangent un regard complice mais gêné. Elle se lève pour lui dire bonjour et retourne s’asseoir.
- Je t’en prie assieds-toi, commence-t-elle. Comment vas-tu ?
- Oh…plein de souvenirs ici, soupire-t-il en s’asseyant sur un fauteuil. C’est un sentiment étrange de revenir…Et toi comment vas-tu ?
- Je vais, je viens…L’aile ouest est de nouveau mon domaine.
- De nouveau ?
- Oui… C’était un peu devenu son château ici, la présence de certaines personnes indésirables lui était insupportable.

Il ne répondit rien. Il pensait à la lettre qu’elle lui avait envoyée.
- J’ai reçu une lettre d’elle lundi, dit-il. Depuis combien de temps était-elle ici ?
- Neuf mois. Elle avait déjà fait un séjour de six mois quelques temps auparavant.
- Dans la lettre, elle a parlé d’un colis et de lignes murales…
- Le colis est là.
Elle pointa du doigt un petit guéridon sur lequel était posé un carton.
- Et les lignes ?
- Oh elle en a écrit des pages, ricana-t-elle…Tu pourras aussi parler à André, c’est lui qui la suivait. Il finit à midi. On peut aller à sa rencontre.
- Je suis désolé Marie tu sais.
A ces mots, elle le regarde fixement et ne répond rien. Elle se lève, se dirige vers la porte, et l’invite des yeux à la suivre. Marc prend son colis et ils sortent ensemble du bureau pour s’avancer encore dans le couloir de l’aile.

Au bout de quelques mètres, on voit des morceaux de papier collés, à moitié arrachés à certains endroits, des lignes écrites à la peinture noire, qui ressortent dans une pureté sombre et tranchante sur le blanc maladif des murs et devant lesquels patients et soignants s’attardent quelques instants. Des extraits de leurs messages, des strophes de chanson, des citations, que les chiffons et les détergents finiront par effacer à travers les mouvements répétés des mains étrangères qui auront pour tâche de tout faire disparaître. Le regard de Marc se laisse prendre par quelques vers de Léo Ferré :

« Des armes, des chouettes, des brillantes,
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes »

- On n’a pas encore eu le temps de tout faire nettoyer, ajouta-t-elle avec un goût amer.
Elle marche d’un pas vif. Il traverse ce couloir comme un ravin au fond duquel les méandres de ses sentiments le nouent et le  lient  étroitement aux murs qui se resserrent au fur et à mesure qu’il avance. Ils n’échangent pas un mot. Ils s’arrêtent enfin devant une porte entr’ouverte. Marie s’avance légèrement et s’adresse à un homme d’une cinquantaine d’années assis dans son fauteuil.
- André ?
L’homme lève la tête.
- Ah ! Bonjour Marie.
- Bonjour…Marc est arrivé, il aimerait te parler je pense.
- Très bien, répond-il avec un sourire. Entrez tous les deux. Installez-vous.
- Non je ne reste pas, je vous laisse. A demain.
Et elle partit dans une fuite haineuse et triste sans jeter un regard à Marc.
- Je suppose que tu sais pourquoi elle ne reste pas, hasarde Marc ?
- En effet…J’ai appris pour vous deux. Je n’ai compris que lundi qu’elle m’avait parlé de votre liaison, elle n’utilisait jamais vos prénoms.
- Je vois… Comment se comportait-elle ici ?
- Elle était très douce, elle marchait souvent pieds nus…Dès la première fois où je l’ai vue, elle portait un grand silence, ses yeux étaient lourds de non-dits. Je crois que c’est cette caractéristique qui m’a marqué chez elle…
- Elle a vraiment tout raconté ?
- A moi oui, tout… Enfin en tous cas, beaucoup de choses très personnelles. Elle m’a laissé un mot aussi, très court, mais dans lequel elle dit vouloir être ta princesse aux yeux du monde pour lequel tu l’as rejetée. Elle a dit aussi avoir envoyé des lettres à tous les endroits que tu pouvais connaître, partout où ton nom est connu ou susceptible de l’être un jour… Je ne sais pas si c’est vrai mais je pense qu’on en entendra bientôt parler si c’est le cas. Quoi qu’il arrive, je pense que ça aura un impact limité.
Marc baissa les yeux avec colère.
- Qu’a-t-elle dit sur nous et notre histoire ?

André hésita à continuer mais reprit :
- Elle disait que vous habitiez ensemble ici dans l’aile ouest, pour regarder les couchers de soleil, car c’est les voyages de nuits qu’elle préférait avec toi. J’ai l’impression d’avoir bien mal estimé la souffrance qu’elle portait, elle restait réservée, soupira-t-il.
- Comment se passait ses séances ici ?
- Chaque séance du lundi commençait par une récitation du poème « Le lac ». Je le connais moi-même par cœur. Elle promenait toujours avec elle un vieux recueil de Chateaubriand.
- Ah…De quelle couleur était le livre ?
- Bleu foncé, un peu abîmé…
- Oui bien sûr, répondit-il les yeux dans le vague. Et avec les autres patients ?
- J’ai souvent eu l’impression que sa présence calmait certains patients, elle dégageait quelque chose d’harmonieux et de paisible…

« Des armes au secret des jours,
Sous l’herbe, dans le ciel, et puis dans l’écriture,
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures,
Et qui mettent la poésie dans les discours. »

Marc commence à pleurer.
- Elle t’a raconté toute notre histoire… Qu’a-t-elle laissé d’autre à part les murs ?
- Ce colis que tu tiens, des feuillets de poésie et de contes dans presque toutes les chambres. Des dessins. Toute l’aile était inondée de ses textes, dans tous les casiers, dans tous les bureaux. Elle a fait ça dans la nuit du dimanche au lundi. Elle m’a souvent dit que c’était vos soirs de crise. On n’a pas encore rangé sa chambre si tu veux aller voir.

Ils arrivent devant une porte. Il lui tape sur l’épaule dans un geste empreint de pitié et s’en va en lui disant :
- Je te laisse, si tu veux, repasse me voir quand tu as terminé.

Les pas d’André s’éloignent. Marc reste devant la porte, accroché à son carton qu’il serre comme le dernier secret d’elle qu’il détient. Des larmes coulent doucement sur ses joues, la tête appuyée contre le chambranle de la porte. Il se décide à entrer. La lumière de midi est douce, elle traverse paisiblement cette chambre simple. Les murs et les meubles sont couverts de petits papiers, découpés, déchirés, collés, superposés. Presque tous écrits au crayon, certains écrits en rouge. Il y a aussi des mouchoirs, certains chiffonnés, d’autres restés pliés proprement et sur lesquels elle a mis son parfum à lui. Marc l’imagine en train de les respirer…

« Des armes bleues comme la terre,
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme,
Dans les yeux, dans le cœur, dans les bras d’une femme,
Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère »

Il s’approche pour lire des morceaux de texte. Il ne peut s’empêcher de caresser les empreintes de ses doigts visibles à certains endroits de la peinture ou de la colle. Il lit leurs souvenirs, leurs anecdotes, les recettes des plats cuisinés ensemble, les noms des restaurants et des lieux parcourus. A l’encre rouge, elle évoque les autres femmes en latence, Eline, Claire, Marie, et décrit les blessures, les humiliations, la souffrance qu’elle pensait pouvoir surmonter un jour.

Son regard mouillé s’arrête sur un carreau de la fenêtre sur lequel on voit par transparence des mots tracés dans la buée de son haleine tiède, et sur un fond de nuage on peut y lire encore un aveu d’amour. Il se sent touché par cette folie douce et criante de vérité, qui lui avait déjà fait exprimer ses éclats de rire les plus vrais. Il croit entendre un frôlement derrière lui, les yeux fermés, serrant son colis, mais seul un courant d’air venant du couloir vient caresser sa nuque et ses mains.

« Des armes, des armes, des armes,
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d’un vers français brillant comme une larme. »

L’image qui lui vient alors est violente, celle d’un reflet de miroir brisé, celle d’un film qu’il avait vu il y a longtemps… Celui où après des années, un enfant témoin du meurtre de son frère, attend patiemment de grandir pour le venger et enfin tuer l’assassin. Avec la même précision de mise en scène, une nuance apportée sur le choix des armes, et l’harmonica vengé, craché de la bouche du tueur au moment où sa tête frappe le sol, dans un dernier accord.

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Nouvelles
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folie, hopital, Ouest
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2 Responses to “Thème 19 – Il était une fois dans l’ouest – ElisaB”

  1. delphin dit :
    20 juillet 2011 à 17:21

    Bravo miss!
    Très bel ecrit tout en retenue et en douceur.

    Répondre
  2. Marylee Canatella dit :
    14 décembre 2011 à 23:11

    Gewoon even rondkijken wat er hier gebeurt, aju! :)

    Répondre

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